Depuis la bouche d’un clown géant gisant au lointain, comme la relique d’un numéro qui ne fait plus rire personne, quinze comédiens entrent en scène. Grimés d’autobronzant, chemise blanche, cravate et slip rouges pour uniforme, les étudiants de l’École du Nord se répartissent tout un nuancier de Trump, de la moue la plus vraisemblable aux mines les plus outrancières.
Dans un brouhaha annonciateur, le groupe convoque le dirigeant américain, tellement habitué à se donner en spectacle, qu’il en devient impossible d’en assurer le bon déroulement. Élément perturbateur autant que personnage principal, aussi protagoniste qu’antagoniste, le leader autoritaire dont le second mandat plonge les Etats-Unis dans la terreur s’accapare tous les rôles. Le chaos pour ligne directrice, le groupe se fédère dans l’outrance propre au personnage éponyme.
Droit au but

15 Trump en colère se noyant dans leur propre merde. Rarement un titre aura été aussi évocateur. Donald Trump est parfaitement reconnaissable, la mèche au vent, le teint orangé, la duckface et cette « chorégraphie » virale sur YMCA… La colère se distille quant à elle dans chacune des répliques. Pour la fin du titre, il faudra patienter un peu et voir une interprétation très littérale de cette stratégie qu’il doit à Steve Bannon : inonder le paysage médiatique de merde pour qu’il soit impossible de discerner l’essentiel. La pièce suit le conseil à la lettre et ménage donc un véritable espace pour l’accidentel, la surenchère, le vulgaire.
La surprise s’invite dans le détail, au détour d’une réplique, d’une improvisation, d’une fulgurance, à l’image de cet échange lunaire autour des pasteis de nata.
Références, interférences

À partir d’une référence phare du théâtre, Douze hommes en colère de Reginald Rose, la pièce vient pointer la bigoterie qui sert de boussole à ce jury populaire. Il s’agit pour eux de trancher sur la culpabilité d’un jeune garçon et, comme dans l’original, le seul juré qui exprime un doute parvient à convaincre les autres membres, un à un. Evidemment, l’exercice est pollué d’executive orders intempestifs, de farces grotesques et autres sorties de route problématiques.
S’aligne alors tout un référentiel politique. Se glissent au passage quelques allusions théâtrales, qu’elles soient en miroir au fonctionnement des institutions publiques ou au répertoire classique qu’elles peuvent porter.
Au milieu de tout ça ? Trois Trump sauvages vient perturber le public et court-circuiter ses habitudes. Pourquoi ce qui se passe sur scène aurait-il plus d’importance que les plaisanteries puériles des trois fauteurs de trouble ? Les références plus littéraires ont-elles plus d’impact qu’un pauvre « Ta gueule » lancé au moment opportun ?
Régimes du risible

Mobiliser un personnage problématique est toujours à double tranchant, surtout s’il est convoqué pour susciter le rire. Très vite, il faut être clair sur ce qui risible et ce qui ne l’est pas, celui qui est tourné en dérision et celui à qui on confère de la dignité. En témoigne l’échange avec ce personnage mexicain dans la pièce, qui sollicite l’asile aux Etats-Unis. Notre Trump, enorgueilli par son propre trait d’esprit, l’autorise aux USA (United Salvador of America, un pays où de nombreuses personnes migrantes ont été déportées).
Rien dans cette situation cruelle ne doit permettre de rire du protagoniste qui en est victime. Aussi, le fait de choisir de singer un accent pour incarner le personnage n’est sans doute pas la meilleure option possible. Convoquer cette réalité dans une pièce comique, ce n’est pas l’amputer de sa violence.
Mais à d’autres endroits, la pièce fait preuve de beaucoup de rigueur. Véritable exercice d’équilibriste, l’écriture s’amuse justement de l’impulsivité puérile, du racisme primaire et de ce camp (le sens du kitch, de l’exubérance, du décalage) caractéristiques de Trump.
15 Trump en colère se noyant dans leur propre merde est à l’image de son titre : une pièce dense, saturée de références, qui pousse tous les curseurs à leur apogée. Pour que chacun ait une partition consistante, il faut bien sûr s’accommoder de quelques redites et de petites longueurs, mais rien qui vienne réellement faire de l’ombre à ce projet ambitieux et prometteur.
15 Trump en colère se noyant dans leur propre merde de Jonathan Drillet et Marlène Saldana
Théâtre du Nord – Lille
Du 4 novembre 2025 au 3 avril 2026
Durée 1h45.
Créé en collaboration avec et interprété par les élèves comédien·nes du Studio 8 de l’École du Nord : Lysandre Akmese-Euillet, Raphaël Arhie, Louna Giriat, Soren Hamzaoui Lapeyre, Ruth Kouame, Marie Le Guellec, Lexan Léger, Maël Leurele, Marine Marçais Boyer, Sarah Murcia, Lucas de Oliveira, Siméon Poissonnet-Maillet, Mamadou Sall, Djénaé Segonds, Takumi de Valette
Assistanat à la mise en scène et maquillage-coiffure : Ella Amstad, Prince Sadjo Barry, Nam Durieu, Mathilde Ngasi (élèves du parcours Mise en scène, Écriture et Dramaturgie)
Création costumes, perruques, maquillage : Jean-Biche
Lumières : Lucie Decherf
Son : Louis Regnier